Depuis la création du Championnat du monde en 1950, la Formule 1 a vu des pilotes issus de 35 pays différents décrocher le titre suprême. Le Royaume-Uni domine largement avec 11 couronnes, tandis que le Brésil, la Finlande et l’Allemagne en comptent trois chacun. L’Autriche, l’Australie et les États-Unis en totalisent deux, alors que l’Argentine, le Canada, la France, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud et l’Espagne n’en ont qu’un.
Dans ce panorama historique, l’Italie fait figure d’ancienne grande nation, avec deux titres mondiaux. Mais l’émergence de Kimi Antonelli, récent vainqueur à Shanghai et Suzuka, ravive désormais l’espoir d’un troisième sacre. Un exploit qui tarde à venir : le dernier Italien à avoir signé des victoires consécutives n’était autre que Alberto Ascari, il y a près de trois quarts de siècle.
Les succès italiens remontent en effet aux débuts de la discipline. En 1950, Giuseppe Farina s’adjuge le premier titre en devançant son équipier Juan Manuel Fangio de trois points chez Alfa Romeo, à une époque où l’Italie dominait la scène. Farina, réputé dur en piste, était connu pour son style de pilotage bras tendus, rapidement adopté par Stirling Moss, et pour sa rudesse dans les duels.
Mais après le premier sacre de Fangio, une autre figure allait marquer durablement l’histoire : Alberto Ascari. Fils du talentueux Antonio Ascari, tragiquement disparu en 1925, il s’imposa comme une référence absolue dès l’instauration du championnat. Malgré les réticences de sa mère, il suivit sa vocation, affirmant un jour : "Maman, si tu m’envoies encore loin, je ne reviendrai jamais à la maison. Tout ce que je veux, c’est courir à moto."
Passé ensuite à l’automobile, Ascari devint rapidement l’étalon avec Fangio. Surnommé « Ciccio » pour sa silhouette, il n’avait rien de l’athlète moderne, mais compensait par une fluidité et une vitesse exceptionnelles. Entre juin 1952 et juin 1953, aucun autre pilote ne remporta de Grand Prix. Une domination écrasante, ponctuée de succès en Belgique, en France, en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Pays-Bas ou encore en Italie.
Même après l’interruption de sa série par Mike Hawthorn à Reims en 1953, Ascari reprit immédiatement le contrôle pour décrocher un deuxième titre. Enzo Ferrari résumait son talent : "Dans cette position, il était difficile à dépasser, presque impossible à battre. Alberto était en confiance lorsqu’il menait. C’est là que son style était le plus superbe."
Son rival Fangio lui rendit également un hommage appuyé : "Mon ami Alberto est un grand pilote. Sans aucun doute le plus fort que j’aie jamais vu. [...] Sans lui, ma victoire perd un peu de sa valeur. [...] C’est pourquoi je ne suis qu’à moitié satisfait."
Mais la suite fut brutale. Après une saison 1954 morcelée avec Lancia, Ascari impressionna encore en Espagne avant d’abandonner. En 1955, il survécut à un spectaculaire accident à Monaco, chutant dans le port. Il plaisanta ensuite : "Heureusement que je sais nager et retenir mon souffle sous l’eau."
Quatre jours plus tard, à Monza, le destin le rattrapa. Sans équipement complet, il prit le volant d’une Ferrari lors d’un essai et trouva la mort après une sortie de piste. Les circonstances restèrent floues, entre hypothèses techniques et superstitions, notamment autour de dates troublantes liant sa disparition à celle de son père. Ascari laissait derrière lui 13 victoires, 17 podiums et deux titres mondiaux consécutifs, un record jamais égalé par un Italien.
Avant sa disparition, il confiait une pensée troublante sur sa famille : "Je ne veux pas qu’ils m’aiment trop. Un jour, je pourrais ne plus être là. Ils souffriront moins si je ne les laisse pas trop s’attacher à moi."
C’est cette figure mythique qui revient aujourd’hui en mémoire à mesure que s’affirme Kimi Antonelli. À seulement 19 ans, le pilote de Mercedes F1 accumule déjà les records de précocité : plus jeune leader de course à Suzuka en 2025, plus jeune poleman en Chine, deuxième plus jeune vainqueur de Grand Prix, et premier Italien depuis Ascari à enchaîner deux succès, trois dorénavant avec Miami.
Premier espoir crédible depuis Michele Alboreto, Antonelli a toutefois connu des débuts contrastés. Après un accident à Monza en 2024, certains doutaient du choix de Toto Wolff de le titulariser pour remplacer Lewis Hamilton.
Sa saison 2025 a alterné éclairs de génie et erreurs, entre podium au Canada, deuxième place au Brésil face à Max Verstappen et sorties de piste coûteuses, notamment à Monaco ou en Autriche. Wolff lui-même avait jugé certaines performances décevantes.
Un travail en profondeur, notamment avec son ingénieur Peter Bonnington, a toutefois permis au jeune Italien de retrouver sérénité et constance. Désormais plus posé, il laisse parler son talent naturel, soutenu par une préparation mentale et physique renforcée et un environnement familial solide.
Son coéquipier George Russell n’hésite plus à le considérer comme une menace sérieuse pour la suite de la saison.
Farina, Ascari... Antonelli ? La comparaison peut sembler prématurée, mais le potentiel est bien réel. Et si 2026 arrive peut-être un peu tôt pour un sacre, il est difficile d’imaginer que l’Italie devra encore attendre des décennies pour retrouver les sommets.