Dans le paddock de Bahreïn, on parle beaucoup des nouvelles unités de puissance, des châssis, des ailerons arrière, des pontons… mais il est un élément crucial qui passe, pourtant, un peu sous le radar.
Il s’agit des carburants. En effet cette année, les nouveaux moteurs s’accompagnent aussi de nouveaux carburants.
Leur spécificité ? Être issus de produits et procédés durables, ce qui rallonge les délais de fabrication, augmente les coûts et cause aussi bien des soucis aux motoristes. La réglementation de la FIA est très stricte et un tantinet bureaucratique, car elle inclut la mesure du CO2 économisé à chaque étape – empêchant l’utilisation de processus extrêmement énergivores pour produire les molécules requises.
C’est ainsi que Petronas (fournisseur de Mercedes F1) est en délicatesse pour homologuer son carburant. Même si Aramco a passé ce cap, le fournisseur saoudien serait aussi en difficulté, en termes de performance pure, avec Honda et Aston Martin F1. BP (Audi) et Shell (Ferrari) auraient eux rencontré moins de pépins. Enfin chez Red Bull Powertrains, c’est ExxonMobil qui se charge de fournir le carburant, avec des résultats apparemment probants pour l’instants (le carburant a aussi été homologué).
Valeria Loreti, responsable de la technologie pour le département sportif de Shell, en a justement dit plus sur ce nouveau chantier majeur.
Et de commencer par le commencement : le caractère durable de ces nouveaux « carburants verts ».
« Les molécules que nous utilisions en 2025, elles sont toutes extraites du pétrole brut, ou d’une sorte de matière première fossile. Les molécules que nous devons utiliser [en 2026] seront elles constituées (à une petite exception près allant jusqu’à 1 % qui sera constituée d’additifs et de dénaturants), à 99 %, de molécules extraites de différentes matières premières [durables avancées]. »
« Donc le pétrole brut est banni - et ces nouvelles matières premières que nous pouvons utilisés peuvent être bien différentes. Vous pouvez donc prendre des résidus de cultures, des résidus de l’industrie agricole, de l’industrie du bois, de l’industrie du papier, ou vous pouvez prendre des déchets municipaux – donc vos déchets organiques, ils contiennent encore du carbone et sont d’origine biologique – vous pouvez prendre des plastiques recyclés, c’est encore du carbone. »
« Vous pouvez donc prendre tout ce qui n’est pas en concurrence avec la chaîne alimentaire. Tout ce qui est défini comme de deuxième génération ou quelque chose qui s’inscrit dans les aspects circulaires du plastique recyclé n’ajoute aucun nouveau carbone dans l’atmosphère. »
Cependant, poursuit Loreti, le défi de Shell demeure le même : trouver le meilleur compromis entre performance et fiabilité. De ce point de vue, la F1 reste bien la F1…
« C’est un peu simplifié mais c’est correct. Donc au final, vous avez toujours un mélange d’hydrocarbures ; vous avez des paraffines, vous avez des oléfines, vous avez des cycles aromatiques, plus ou moins dans la même composition que nous avions avant – parce que les règles qui dictent quels composants sont autorisés ou non, et quelles sont les limitations, sont très similaires. »
« Il y a quelques changements qui entraînent aussi des changements dans la composition donc ce n’est pas exactement pareil, mais les molécules en soi, si vous les dessinez sur un morceau de papier, ce seront les mêmes. Mais la provenance de ces molécules est complètement différente et tout au long de ce voyage, c’est là que nous avons passé beaucoup de temps, fait beaucoup de recherches et beaucoup appris. »
Point intéressant souligné par Shell : comme les moteurs, les carburants devraient également évoluer largement en cours d’année. D’ailleurs Shell a pensé ainsi le carburant fourni à Ferrari et ses clients en ce début d’année.
« Nous nous sommes concentrés cette année littéralement sur la fourniture de ce carburant spécial pour la Scuderia Ferrari HP afin qu’ils aient tout ce qu’ils veulent – performance, efficacité et durabilité. Mais en faisant cela, nous avons évalué tant d’options différentes – comprenant aussi quels sont leurs avantages, quelles sont les contraintes, ce qui pourrait être optimisé ou changé – et il n’est pas nécessaire que ce soit tout pour maintenant. »
« Nous aurons des opportunités supplémentaires de changer [la formulation du carburant de course] en 2027 et 2029. Vous pouvez donc aussi le voir sous cet angle – qu’est-ce qui existe qui peut fournir ce dont nous avons besoin mais qui n’est pas disponible maintenant, mais qui sera peut-être possible dans deux ans ? Et en faisant cela, vous comprenez vraiment quel est le potentiel d’évolutivité. »
« Donc pour l’instant, le véritable objectif est littéralement de prouver que les carburants durables avancés soient, comme souhaité par la FIA – des carburants "drop-in" [prêts à l’emploi] pour que vous puissiez les utiliser tels quels, sans modifications du moteur pour le carburant – et qu’ils sont performants et toujours bons pour la compétition. »
« Mais en faisant cela, nous pouvons vraiment mettre en perspective certaines des forces – certains de ces composants peuvent être facilement mis à l’échelle et ils ont tout ce qu’il faut pour être introduits sur le marché plus large. C’est donc toujours un très bon programme de recherche. »
A quel point un bon carburant pourra rapporter des dixièmes sonnants et trébuchants en piste ? Loreti ne répond pas mais fait un parallèle historique…
« En choisissant les bons composants, la bonne stratégie et la bonne conception du carburant, vous pouvez vraiment débloquer un avantage concurrentiel. Si vous revenez aux années 80, ils utilisaient du carburant de fusée ! C’était quelque chose qui boostait vraiment la performance et l’introduction de la réglementation au milieu des années 90 visait en fait vraiment à faire baisser la puissance car c’était dangereux. [La Formule 1] a eu trop d’incidents. C’était donc un moyen facile de faire baisser la performance. »
« Vous pouvez donc voir que le carburant peut vraiment être un différenciateur et tout le monde ici aimerait savoir ce que font les autres. C’est pourquoi c’est si secret. »